jeudi 12 juillet 2012

MTV Unplugged : c’est quoi la formule ?


 Cela pourrait presque être une devise pour tout musicien en devenir : un MTV Unplugged, et c’est la gloire assurée. On pourrait se dire que MTV ne sélectionne pour ses émissions que les musiciens déjà couronnés. Ce n’est pas entièrement faux, mais au fond, qui connait réellement Die Fantastischen Vier, Julieta Venegas, ou Hikaru Utada (tous passés dans cette émission)? Non, en réalité, ce sont la plupart des albums issus des MTV Unplugged qui sont rentrés dans l’histoire. La plupart dis-je, car je doute que le Mana MTV Unplugged et le Shakira MTV Unplugged aient laissé un souvenir impérissable. Alors oui, les MTV Unplugged les plus célèbres ont été réalisés par des artistes déjà célèbres. Mais dans de nombreux cas ils ont boosté les carrières de leurs auteurs (aussi bien au niveau commercial qu’auprès de la critique). Il s’est donc bien passé quelque chose sur le plateau de MTV. Mais quoi ?
 
La consécration
Dans le cas d’Eric Clapton, on peut effectivement parler d’une consécration.  Son MTV Unplugged de 1992 a relancé sa carrière, après des années de passage à vide, la mort de son ami Stevie Ray Vaughan dans un accident d’hélicoptère qui aurait dû lui coûter la vie à lui, puis celle de son fils Connor, tombé du 53ème étage de son appartement. En 1992, il prend ses Martin ainsi que ses meilleurs musiciens, et s’assied sur le plateau du MTV Unplugged. Il reprend des standards de Robert Johnson (Walkin’Blues, Malted Milk), de Bo Diddley (Before You Accuse Me), de Muddy Waters (Rollin’ and Tumblin‘), ou encore l’ultra classique Nobody Knows You When You’re Down and Out (petit coup de cœur pour la version d’Odetta en passant) ; il pond la plus belle version de Layla qu’on ait entendue à ce jour (« See if you can spot this one »), apaise son Old Love, et raconte à un public tout ouïe la détresse d’un père orphelin de son fils dans Tears in HeavenLe son est limpide, l’ambiance calme. Clapton nous raconte quelque chose : une histoire musicale et personnelle, qui passe par ses doigts, sa Martin et sa voix (ici douce, apaisante et presque virtuose sur Lonely Stranger). Et comme dans toute histoire, il y a des couacs : Clapton ne les aime pas, l’album est à deux doigts de ne pas être édité. C’est pourtant chose faite. Il en vend 10 millions d’exemplaires, et relance sa carrière. Il peut désormais se faire plaisir en sortant des albums agréables mais un peu trop faciles avec quelques amis (JJ Cale, BB King, entre autres), ou en partant faire des tournées triomphantes (la dernière en date étant celle effectuée avec Steve Winwood).


 
« It’s better to burn out than to fade away »
On parle ici de Nirvana. En 1993, le groupe grunge de Seattle vient de sortir In Utero, l’album préféré de Kurt Cobain, qui détestait Nevermind. A ce propos, le mixage alternatif de cet album culte, effectué par Steve Albini (producteur d’In Utero), est à écouter : on y découvre ce qu’aurait dû être l’album selon Kurt Cobain. Le trio enregistre son MTV Unplugged en novembre 1993. Ce sera leur dernière production (si l’on omet You Know You’re Right, titre moyen), et probablement la plus intéressante. Une fois les amplis débranchés, on découvre un Nirvana touchant. Leur grunge, sans les amplis, crie toujours autant. Mais ces cris viennent du cœur, et ils sont retenus. Cobain troque le grognement contre la plainte. Il préfère écorcher une note inatteignable plutôt que de se casser la voix (Lake Of Fire entre autres), et il se plante une fois de temps en temps : manifestations d’un grunge qui prend le temps de s’exprimer autrement. La première note ratée du solo de The Man Who Sold The World est à ce titre formidable de justesse. Le groupe joue quelques uns de ses bons morceaux, fait de l’ombre à David Bowie, et joue avec les frères Kirkwood trois chansons de leur groupe Meat Puppets (Lake Of Fire, Oh Me, Plateau). L’album se solde par un Where Did You Sleep Last Night déchirant. Cobain lâche progressivement ce qu’il a retenu pendant le concert. On atteint des sommets. Rétrospectivement, il paraît abusif de dire que Kurt Cobain a dit au revoir au monde ce soir là. Mais la plainte hurlante de Where Did You Sleep Last Night, dernier morceau du dernier album de Cobain, quelques mois avant son suicide, est troublante. A l’image de l’ensemble de cet album.


La redécouverte
Avant d’être le producteur de Rihanna et de Beyoncé, et de parader sur la scène de Bercy avec Kanye West au son d’un rap électronique insupportable, Jay-Z a eu la bonne idée de sortir quelques excellents albums. Après avoir sorti six albums studios, il enregistre en 2001 son propre MTV Unplugged. Il y reprend une bonne partie des morceaux de The Blueprint, accompagné du groupe The Roots. En soi, il n’y a pas de grands changements par rapports aux albums studios de Jay-Z, mais le son est plus rond, et on sent une véritable interaction avec le public. Qu’il soit assis sur son tabouret ou sautillant, Jay-Z garde son flow caractéristique, porté par des musiciens talentueux. Il invite aussi deux artistes géniaux à partager la scène : Mary J. Blige et Pharrell. A vrai dire, il n’y a pas grand-chose à rajouter sur cet album excellent. Si à l’écoute du rap FM d’aujourd’hui il vous prend l’envie d’écouter un autre rap, pas forcément plus sincère, pas forcément plus légitime, mais à coup sûr un peu plus recherché et véhiculant de belles émotions en live, alors cet album est une bonne pioche. 

 
 
Confessions intimes
Evoquons, pour finir, Lauryn Hill. Il serait dommage de s’arrêter à sa carrière, certes remarquables, avec The Fugees. Ne serait-ce que parce qu’en tant qu’artiste solo, elle a fait un carton avec son album The Miseducation Of Lauryn Hill (1998), qui lui a valu 5 Grammy Awards. Mais aussi parce que son MTV Unplugged 2.0, sorti quatre ans plus tard, est singulier. Le concert est intimiste. Seule sur scène, et entourée d’un public attentif, Lauryn Hill joue de la guitare et chante. Ou plutôt elle prie. Elle entrecoupe sa prestation de différents laïus sur sa vision de Dieu et de la religion. Ses chansons sont une réponse aux questions soulevées par Dieu. Elles sont aussi une bonne bourrade dans le dos de l’industrie musicale qu’elle exècre. Elle se plante parfois grossièrement dans les accords, elle a des trous de mémoire, mais elle continue avec le sourire (I Get Out). Emouvante et émue, elle fond en larmes à la fin de I Gotta Find A Place. Elle envoute sur Oh Jerusalem, et fournit une superbe version de Mystery Of Iniquity, que Kanye West samplera allègrement dans All Falls Down. Bref, Lauryn Hill fournit une prestation engagée et musicalement séduisante, à la limite de la folk et du R’n’B. Depuis, le MTV Unplugged 2.0, ce cocktail musical a fait bien des petits ! 

 


Quels points communs ?
Dans ces concerts, les artistes, qui souvent jouent et chantent assis, ont essayé à leur manière de capter l’attention d’un public proche et attentif. C’est peut être ce qui se ressent le plus dans tous ces albums, du « See if you can spot this one » de Clapton aux prêches de Lauryn Hill, en passant par les vannes de Jay-Z. Avec l’engagement du direct viennent aussi les petites bourdes. Mais les fausses notes de Cobain et de Clapton ou les trous de mémoire de Jay-Z et Lauryn Hill sont pardonnables, tant leurs prestations sont bonnes. Ces petites erreurs les rendent mêmes attachantes. Allez donc les (re)découvrir !

vendredi 6 juillet 2012

The Libertines - The Libertines


Cette semaine j'aimerais partager une rencontre musicale qui n'a failli jamais se faire. Je la dois à un ami (qui, je l’espère, se reconnaîtra) qui un soir de festival m'a fait rester pour un concert de plus : celui de Pete Doherty.
Avant ce concert je ne connaissais de lui que ses frasques avec sa douce Kate Moss et leur poudre blanche qui leur était si chère. Après, j'avais vu l'artiste. J'avais vu un homme seul capable d'enchanter 30000 personnes avec une guitare Folk et sa voix. J'étais abasourdi. C'est pourquoi en rentrant, en plus d'écouter son sublime album solo (qui ne devrait pas tarder à être le sujet d'un article) je me suis plongé dans ses anciennes collaborations. La meilleure est sans nul conteste pour moi le dernier album des Libertines sobrement nommé The Libertines.
Partageant la tête du groupe avec Carl Barat, ils enregistrent en un temps record cet album dans une ambiance des plus délétère. Et pourtant, le résultat est époustouflant, pas toujours égale dans la réalisation mais c'est cette ambiance Rock fait dans l'urgence qui résume le mieux l'état d'esprit de cette collaboration, et parfois ce qu'on attend du Rock c'est qu'il déménage peu importe comment.


L'impression générale qui ressort de cet album, c'est l'urgence. L'urgence de faire de la musique avant que le besoin de « drogue » ne revienne, avant qu'une énième prise de tête éclate entre les deux leaders. De cette urgence naît une vitalité hors norme. C'est d'ailleurs la raison principale de mon aliénation à cet album : une vitalité qui se transmet avec facilité malgré l'agressivité de la plupart des titres. Il y a plusieurs variables qui ont permis à la vitalité de déborder de chaque morceaux.
Tout d'abord, et j'en ai déjà parlé plus haut, l'urgence, la vitesse d'écriture est mise en jeu. Nombre de morceaux sont écris après les concerts ou durant les trajets entre ceux-ci. C'est cette fougue d'écriture et de composition qui nous permet d'écouter les titres « Tombland », « Arbeit Macht Frei » ou encore « The Saga ». D'ailleurs, en introduction je parlais d'une production inégale ; et bien l'exemple est ici marquant que musicalement ça va très vite, les arrangements sont inexistants et les paroles ont dues être écrites sur un bout de nappe. Heureusement que l'âme du Rock coule dans ce méli-mélo de guitare, car si peu de travail post-écriture est préjudiciable pour la plupart des groupes tentant expériences du Rock à la va-vite. Il ne faut cependant pas se leurrer. Des pistes d'à peine plus d'une minute ne peuvent pas être de qualité, ou tout du moins de la qualité que l'on espère, que l'on attend d'un tel groupe. Pour avoir des chansons plus construite il faut attendre que Doherty et Barat utilisent leur deuxième levier à vitalité: leurs talents.
Car oui, malgré une entente presque inexistante par moment, les deux hommes jouissent d'un talent hors norme pour faire de la musique, spécialement du Rock lorsqu'ils sont tout deux. Même si ce ne sont pas des Stakhanoviste de la post-production ils n'en restent pas moins des génies du riff et apparaît ainsi des bijoux bien plus aboutis que les chansons citées plus haut. Parmi celles-ci se cachent mes favorites et c'est bien normal, on ne peut que s'incliner devant certain tant de créativité. Bizarrement, ce sont les chansons les moins énervées que nos deux excités réussissent le mieux :« Music When The Light Go Out » et « What Katie Did » sont, à mon sens, deux piliers sur lesquels se reposent l'album. (Doherty reprend encore en concert la première lors de ses performances solos.) Pour les amoureux de rythmes plus fous, font partis des titres les plus aboutis « The Man Who Would Be King », « You Can't Stand Me Now » et « Road To Ruin » avec une mention spéciale pour ces morceaux qui bénéficient d'une très bonne utilisation du duo de guitares avec un partage laissant libre court aux imaginaires des deux protagonistes à savoir plus mélodique pour Doherty avec des petites notes se superposant et plutôt les bases rythmiques pour Barat. La chanson « What Became Of The Likely Lads » est sans aucun doute la meilleure utilisation du duo de chant, utilisant de réponses et d’écho l'un de l'autre avec encore une fois les partitions des deux guitares qui ne se montent pas l'une sur l'autre. C'est ma chanson préférée de l'album mêlant l'agressivité et la finesse d'un groupe ayant du mal à se trouver un équilibre et qui semble avoir attendu la dernière chanson pour le trouver.


La dernière force des Libertines est d'avoir réalisé des enregistrements en une seule prise, et même parfois de plusieurs chansons à la suite. C'est un atout majeur dans la puissance que transmet le contenu de cet album. J'ai critiqué en amont de cet article le manque de post-production. Et bien, ils arrivent, grâce à une sorte d'album semi-live, à s'échapper de cette tache et des lourdeurs qu'elle peut entraîner. C'est un joli pied de nez à toute cette industrie du disque qui travaille pendant des heures à l'AutoTunes pour obtenir un résultat formaté au maximum. Ici rien n'est plus brut et vivant qu'un groupe jouant à l'unisson. Si plusieurs morceaux bénéficient de ce traitement on peut l'entendre clairement sur la transition entre« Narcissist » et « The Ha Ha Wall » qui n'existe tout simplement pas puisqu'elle est remplacée par un pont musical indiquant même aux moins avertis que le groupe n’arrête pas de jouer et surtout joue ensemble. Cela peut paraître futile d'avoir un groupe qui enchaîne les enregistrements, mais quiconque a déjà essayé de s'enregistrer en groupe ou seul, sait que cela relève d'une grande maîtrise.


L'album se termine sur une chanson cachée : « France ». Un superbe morceau tout acoustique. C'est à se demander comment les créateurs d'une telle finesse peuvent être les auteurs de « Campaign Of Hate ». Toute la mélancolie apportée « What Became Of The Likely Lads » se voit explorée lors de « France ». Finalement c'est le seul vrai reproche que l'on peut faire à Libertines : aborder les thèmes, réussir à les mettre en place brillamment par moment mais de ne pas assez les traiter, de ne pas les avoir fouiller. Comme s'ils avaient eu peur de se livrer l'un à l'autre, de crainte que l'un prenne le dessus sur le groupe, groupe qui ne finira pas sa tournée liée à cet album, écartelé par deux egos de la musique moderne.

vendredi 29 juin 2012

The Absence - Melody Gardot


Quiconque s’est intéressé un tant soit peu à Melody Gardot connaît les grands traits de son histoire. Celle qu’on qualifie volontiers de nouvelle diva du jazz a un parcours bien connu. Un temps pianiste dans des piano-bars, elle se fait percuter par une Jeep en 2003, alors qu’elle fait du vélo à Philadelphie. Bilan : un an d’alitement, et une rééducation par la musique. Elle apprend la guitare, et se met à écrire des chansons douces, que ses sens devenus facilement irritables peuvent supporter. Son premier album, Worrisome Heart, est prometteur. Le suivant, My One And Only Thrill, est éblouissant, et lui a ouvert les portes d’une gloire internationale. 
 

Melody Gardot aurait pu arrêter sa carrière après ce deuxième album. On aurait retenu d’elle une voix incroyable, une mélancolie à fleur de peau, et un look pionnier. Hypersensible à la lumière, elle est contrainte de porter des lunettes de soleil ; physiquement fragile, elle s’appuie sur une canne. Elle pourrait avoir l’air d’une vieille peau ; de fait elle est rayonnante. Mais derrière son accoutrement de diva, on aurait surtout retenu que Melody Gardot est une belle âme, torturée, créative et sensible. Le documentaire « Melody Gardot,The Accidental Musician » dévoile chez elle une redoutable intelligence musicale, et plus fondamentalement, de la vie.
Mais l’artiste ne s’est pas arrêtée là. Elle est revenue le mois dernier avec un album (presque) tout à fait différent : The Absence.
Si Melody Gardot, comme elle le dit si bien, « voit la musique en images dans sa tête », alors force est de constater que les couleurs ont changé depuis My One And Only Thrill. « J’ai laissé entrer  la lumière », confie-t-elle au Parisien. Cette lumière, c’est celle de la samba brésilienne (« Mira », « Iemanja »), du tango argentin (« If I Tell YouI Love You »), du fado lisboète (« Lisboa », « Se Voce Me Ama »). C’est aussi celle de son nouveau producteur Heitor Pereira. Ces cultures, qu’elle connaissait déjà un peu, Melody Gardot les a réellement rencontrées au cours de ses tournées internationales, et elle a su les marier audacieusement. Pas de doute en revanche, Melody Gardot a toujours la même voix : elle susurre toujours ses paroles avec retenue, tout en lâchant les chevaux quand il le faut (« Goodbye ») et elle use toujours de cette sorte de scat si particulier qui charmait déjà dans des morceaux tels que « Baby I’m A Fool » ou « If The Stars Were Mine ». Pourtant, quelque chose a changé. Dans My One And Only Thrill, ses mots enveloppaient l’auditeur dans une charmante mélancolie, souvent consolidée par une orchestration symphonique. Dans The Absence, à quelques exceptions près, le ton, certes rarement joyeux, se fait pourtant plus sensuel. L’orchestration y joue pour beaucoup, qui exotise la mélancolie de Melody. La photo de l’album n’est pas non plus complètement étrangère à cette sensation.
Et pourtant, il y a de la continuité dans cette œuvre, au sens où The Absence prolonge, sous certains aspects, My One And Only Thrill. Car si Melody Gardot propose un nouvel album, c’est qu’elle a quelque chose à exprimer. Et chez elle, la musique vient nécessairement d’une forme de souffrance. Il n’est plus question de son accident : cette page est tournée. Gageons qu’il s’agit de la souffrance liée à ses départs précipités de pays qu’elle aime (la France, le Portugal, le Brésil en particulier), et, toujours un peu, de souffrances amoureuses. Le titre de l’album, The Absence, correspond selon Melody Gardot, à une traduction du terme portugais saudade qui signifie à la fois absence et présence, souffrance et joie. On comprend mieux sa nouvelle position musicale, entre ombre et lumière. Globalement, Melody Gardot est passée d’un jazz mélodique et mélancolique, à une world qui ne l’est pas moins. Quant à sa poésie, toujours centrée sur une évocation de sentiments intimes au travers des éléments naturels, elle a changé de référent : les plages (« Mira », « Iemanja »), se substituent aux étoiles (« If The Stars Were Mine », « Les Etoiles »), le soleil triste de Lisbonne (« Lisboa », « Amalia ») à la pluie (« The Rain »)


La continuité est également palpable si on réécoute My One And Only Thrill à la lumière de The Absence. Déjà, dans son opus mondialement acclamé, on pouvait sentir les influences de la musique latine chez la belle, notamment dans « If The Stars Were Mine ». Et si la musique a changé, certains morceaux de The Absence n’auraient pas choqué dans My One And Only Thrill, évoquant de façon similaire les méandres sentimentaux de Melody Gardot (« So We Meet Again My Heartache » fait par exemple penser à « Deep Within The Corner Of My Mind »). On remarque également dans My One And Only Thrill son goût pour la langue française (« Les Etoiles »), qui se manifeste ici, au milieu de son anglais natal et d’un portugais/espagnol charmant, par quelques vers dans la chanson « Impossible Love ».
Alors évidemment, cet album n’est pas parfait, et le tournant opéré par Melody Gardot lui fera perdre quelques fans en cours de route. Le manque d’énergie parfois ressenti est compensé par une évocation des sentiments moins poignante que dans son précédent opus. Peut être que ces sentiments sont aussi plus ambigus. La sincérité est toujours là, mais la personnalité s’est complexifiée : en prenant la lumière et en se diversifiant, Melody Gardot, toujours très sensible pourtant, a brouillé les pistes. On entendra de-ci de-là que Melody Gardot cède aux sirènes des exigences commerciales. Je préfère croire que son succès vient, outre de sa touche musicale unique, de sa sincérité. Le registre développé dans My One And Only Thrill aurait fait vendre longtemps. Melody Gardot a changé de vie, elle a donc changé de musique, quitte à s’attirer les foudres des puristes du jazz vocal, qui jugeront cet album sans intérêt. Sur The Absence sa musique n’est pas qu’un patchwork de Gilberto Gil, d’Amalia Rodrigues, de Vanessa da Mata ou encore de Stan Getz. Puisant ses inspirations dans ce qu’elle a vu et entendu, Melody Gardot s’est approprié, parfois maladroitement certes, tout cet univers. Sa couleur musicale et sa voix font le reste.


Pour ma part, l’éclectisme de Melody Gardot, sa sensibilité affichée et sa vision de la musique (qu’on comprendra mieux en regardant « The Accidental Musician ») m’ont conquis. The Absence, avec ses qualités et ses défauts, aussi. Pour Melody Gardot, la musique est une thérapie. Elle le sera donc aussi pour l’auditeur attentif.

vendredi 22 juin 2012

Fantaisie Militaire - Alain Bashung

Premier article des vacances, et comme les vacances sont l'occasion de renouveau,  From (The Sounds Inside) accueille avec plaisir un nouveau chroniqueur: Paul. Ses articles paraitront une semaine sur deux en alternance avec les miens, son premier papier sera publié la semaine prochaine. J’espère que cette collaboration vous sera agréable et je vous souhaite de bonnes vacances en notre compagnie.  

Dans un article précèdent, je regrettais la disparition d'une figure de proue de la musique française :Alain Bashung. C'est pourquoi il me semble inévitable que je vous fasse partager ce qui fut pour moi une révélation au niveau musical. Derrière cette révélation se trouve l'album Fantaisie Militaire. Le chef-d’œuvre de Bashung. Pour être franc, ce n'est ni un album simple ni un simple album. Son écoute doit se réaliser en plusieurs fois pour pouvoir pleinement en profiter. J'ai moi-même laissé tomber à la première écoute, puis des amis bienveillants m'ont chanté les louanges de chansons dont j'étais passé complètement passé à coté. Et au bout de quelques écoutes on se laisse emporter dans le monde de Bashung et l'on comprend pourquoi il s'agit d'un chef-d’œuvre.

En 1998, lors de sa sortie, les Inrock décrétèrent qu'il s'agissait du meilleur album Français de la décennie. Il est difficile de ne pas leur donner raison. Aucune partie n'a été négligée, la musique, les paroles, le chant, les arrangements, cet ensemble est travaillé comme peu d'artiste les travaillent.
Il est d'ailleurs difficile de séparer l'explication entre musique, parole et le reste car l'ensemble s'accorde si bien que ce serait dénaturer le travail produit. De même une approche chanson par chanson briserait le fil conducteur de l'album. Il faut avoir une vision plus global de cet opus. Car de « Malaxe » à « Angora », Alain Bashung nous fait vivre chaque morceau en nous emportant sur les trois notes de départ.
C'est un des points magiques de ces douze chansons. Elles nous accrochent, nous harponnent et nous plonge dans l'univers créé par chaque mélodie. L'entame de « Malaxe » (première chanson), tout en crescendo planant avec ce rythme léger de batterie, invite à l'écoute. Ce n'est pas qu'une introduction à la chanson c'est une introduction à tout l'album. Tout en douceur on passe du néant à la création. Il en va de même pour tous les morceaux, même les plus étranges entames comme celle de « 2043 » ou « Samuel Hall » sont intrigantes et poussent à écouter toujours un peu plus, jusqu'au point où l'on ne peut plus s’arrêter tant l'on est immergé dans les méandres musicaux inventés par Bashung. 
C'est un fait, une fois lancé, la machine Fantaisie Militaire est impressionnante de maîtrise, d'émotion et de puissance musicale dont il est difficile de se défaire. Avec Jean Fauque, Bashung écrit des textes d'une rare beauté. Les sujets abordés sont multiples, rarement joyeux. L'album est noir, dans la ligné de « Play Blessures ». Mais dans ces sujets parfois lourds, ils intègrent leurs jeux de mots. Jeux de mot, c'est au sens noble du termes qu'ils les utilisent, à la hauteur de ceux de Boris Vian si je me permet. Le titre même de l'album est un sublime oxymore. Et ainsi toute la magie opère, en nous offrant des bijoux de poésie on ne peux se lasser de les écouter. Le texte de « Mes prisons » est un caviar, bourré de double sens, la lourde ambiance s'envole au grès des frasques littéraires des deux écrivains. Mais il n'est pas le seul texte a être une réussite, au contraire, je dirais même qu'ils le sont tous. Je n'arrive pas a en sortir un du lot, « Sommes Nous » ou encore « Fantaisie Militaire » comment choisir un texte et dire qu'il est meilleur que les autres ? Le niveau est tellement bon que j'en suis bien incapable. L'écriture proposée est bien au dessus du niveau proposé par la plupart des chanteurs de l'époque (même de nos jours d'ailleurs...). Ça ne serait pas offenser la poésie que d'y affilier cet album.


En terme de musique, Alain Bashung est au-delà de la musique française, au-delà du rock, Alain fait du Bashung. Usant régulièrement de cordes, par exemple sur « La Nuit Je Mens » ou « Dehors », elles adoucissent les morceaux et renforcent les ambiances. Sur certain morceaux les résultats sont surprenant, par exemple on s'étonne à sentir le Moyen-Orient avant l'orage en écoutant « Au Pavillon Des Lauriers ». L'ensemble des ambiances résulte d'un habile mélange entre guitares rocks et claviers envoûtants. Pour les claviers « Aucun Express » reste un exemple des plus explicite de la réussite de cette création d'espace ou l'on se perd lors de l'écoute. Alors que pour les morceaux « rock » les guitares apportent soit un coté proche du sol, très root. Tant et si bien que « Sommes-nous » nous fait vraiment demander si « sommes nous la sécheresse ? ». Alors que parfois, ces mêmes guitare électriques sont froides, sur « Fantaisie Militaire » elles vous glacent de l’intérieur. Et pourtant c'est bien la guitare sèche qui apporte la chaleur du morceau « La Nuit Je Ment ». Cette diversité d'utilisation permet un album tout en nuance. Si l'on devait prouver que cet album a été travaillé et retravaillé il suffit de trouver les détails ajoutés aux morceaux. Le plus simple à expliquer est le piano sur « Fantaisie Militaire ». Deux notes lancinantes qui transforment l'ambiance déjà sombre, en l'enfer qu'il décrit.
Encore une fois, il est impossible de pouvoir séparer les plusieurs parties de cette musique, elles se complètent perpétuellement. Tout se mélange et l'on ne peut dire que dans une chanson se trouve telles ou telles parties séparément, c'est l'assemblage et le dosage quasi parfait de ces passages si différents qui rendent l'album si réussit.


« Angora » parachève ce chef-d’œuvre. Dans la douceur du piano, Bashung pose ses dernières questions sur le monde d'alors. Dernière chanson décharnée, « Angora » devient le quai de gare sur lequel on quitte Bashung. Une fois que tout est dit ne reste que l'émotion, et bien il s'agit de cela avec ce morceau. Un au-revoir qui prend un tout autre sens au jour d'aujourd'hui.
L'un de mes plus grand regret sera de n'avoir jamais pu écouter Alain Bashung en concert. Les vidéos ne remplacerons jamais l'ambiance et la prestance dégagée par cet homme qui a donné certaine des plus belles chansons du répertoire Français. Avec Fantaisie Militaire, Bashung entre au panthéon du rock Français.
Peu d'album m'ont autant transporté et transformé. Ne vous arrêtez pas aux premières impressions trompeuses, c'est une leçon de musique que nous offre Alain Bashung, autant en profiter.

vendredi 15 juin 2012

Standing At The Sky's Edge - Richard Hawley


C'est par hasard que j'ai découvert l'album du jour. Traînant chez un disquaire connu, je feuilletais un de leur magazine gratuit. Au milieu des sorties du mois de Mai, un mini-article vantait les mérites de Richard Hawley en ces quelques termes : «  […] sa voix de dandy se mêle aux guitares psychédéliques, ses compositions gagnent en profondeur. Magistral. » Il n'en fallait pas tant pour que j'en soit des plus intrigué. Je me méfie souvent des nouveautés mises en avant dans de pareils ouvrages, car la déception est souvent au rendez-vous, les superlatifs n'étant jamais assez nombreux pour faire acheter. Peu importe, je me procure Standing At The Sky's Edge. La suite relève de la claque musicale.


Je n'ai que trop rarement entendu en seulement neuf chansons autant de densité sonore et de qualité musicale lié à un tel style. Autant commencer par le début, premières seconds d'écoute et déjà première gifle. L'introduction de « She Brings The Light » débute lentement, quelques cordes se frottent puis vient le vent d'un violon. L’ambiance est déjà installée, nous sommes avant l'orage et l'air nous oppresse. Attention, il s'agit de cette oppression que l'on sait qu'elle débouchera sur une libération jouissive, et ici, l'orage tombe avec cette avalanche de guitares saturées telle la pluie après des heures de chaleur sans air. En plus d'être musicale, je veux bien faire comprendre que cette claque est presque physique, et que ce relâchement, cette déferlante se ressent au plus profond de nous même et nous procure un bien fou. Ce sentiment se répète bon nombre de fois durant toute l'écoute de l'album. A chaque fois, on se laisse impressionner par la qualité du changement de rythme et de cette tornade musicale qui nous transporte loin, très loin... Parfois même, alors que vous serez encore sous le choc de la première lâchée de son, vous tombera et s'enfoncera au plus profond de vos tympans un solo encore plus percutant. C'est en quoi cette première chanson est une parfaite intro, elle comporte tout ce que l'album aura de meilleur en condensé. Cela ne veut pas dire qu'il s'agit du meilleur morceau, car développer toutes ces parties tient tout d'abord du bon goût et surtout d'une grande ingéniosité.
Une des grandes réussites de cet album est d'avoir lié plusieurs chansons ensemble. J'apprécie ce procédé qui nous plonge dans deux univers successifs mais avec une continuité au niveau des paroles et donc de « l'histoire » racontée. Richard Hawley l'utilise à deux reprises en suivant le même modèle, à savoir qu'il lie une chanson aux sonorités plutôt proches de la Folk douce à une chanson à la suite totalement ancrée dans le Rock psychédélique. On a donc le très planant « Time Will BringYou Winter » suivi du redoutablement rythmé « Down In The Wood » ainsi que le très fragile « The Wood Collier's Grave » suivi du sublime et sans aucun doute meilleure chanson de l'album, peut être même meilleure chanson Rock de 2012 pour le moment, j'ai nommé « Leave Your Body Behind You ». D'ailleurs, pour réellement apprécier les deux morceaux plus mouvementés, il est nécessaire d'en passer par ceux qui les précèdent, car en plus de respecter l'ambiance souhaitée et mise en place par Richard Hawley, vous prendrez plaisir à prendre une secousse monumentale au passage des deux univers.


Musicalement parlant, l'ancien membre des Pulp s'ouvre à trois grands thèmes : le Rock, le Rock psychédélique/planant et la Folk. Avec ces trois thèmes il compose, parfois en les mélangeant dans un même morceau, des petits bijoux à écouter sans modération.
Je vais commencer par la Folk, car après avoir vanté la qualité de ce 8ème opus à vous secouer, il faut aussi savoir qu'il sait aussi être calme et reposant. L'emplacement au sein de l'album des deux morceaux est parfait, ils se trouvent entre les deux doublettes de chansons, moteur de l'album. Pris entre deux turbulents orages, nos deux chansons Folk font leur travail d’apaisement avec brio. La première, « Seek It », me fait penser à Johnny Cash dans la façon de chanter et Bob Dylan pour la musique que je trouve très proche de « Like A Rolling Stone ». Un ton léger sur une musique légère pour parler d'amour, rien de tel pour se poser après la course poursuite imposer par « Down In The Wood ». Ensuite vient se glisser le doux-amère « Don't Stare At The Sun ». Le premier nom qui m'est venu en tête lors du passage du morceau est Alain Bashung. L'ambiance y est pour beaucoup dans cette vision de notre regretté Bashung, le doux-amère, la voix calme et posée et même dans ce lancinant solo de fin, d'une rare qualité de part son coté ultra-mélodique, j'ai cru entendre « La Nuit Je Mens » de Monsieur Bashung.
Je ne reviendrai pas sur les morceaux Rock que sont « She Brings The Light » et « Down In The Wood » par contre c'est au travers du coté Rock psychédélique/planant dont font partie « Leave Your Body Behind You », « Time Will Bring You Winter » et « Standing At The Sky's Edge » j'aimerais apporter une mention spéciale au chant et à la voix splendide de Richard Hawley. Je ne taris pas d'éloge à l'encontre de « Leave Your Body Behind You » qui se permet même des chœurs en fin de morceaux pour mettre en valeur la voix de R.H. Mais c'est bien au travers de « Standing At The Sky's Edge » que l'on prend la mesure du personnage. Au delà d'un texte superbe, on imagine clairement cette voix sortir du ciel comme un rayon de lumière d'entre les nuages noirs. La réverbération y est pour beaucoup et Hawley ne lésine pas sur les effets pour arriver à ciseler ses sublimes ambiances. L'image du rayon de lumière transperçant les nuages ne m'aura jamais quitté de tout l'album, une telle profondeur dans la voix me fait toujours penser à une sorte de hauteur de la part du chanteur, puis cette la notion de « Sky's Edge » me fait penser au Tout Puissant.

Pour finir, « Before » est une synthèse de l'album. Au même titre que « She Brings The Light » était une introduction réussie, « Before » clos l'album avec classe. Reprenant successivement chaque style utilisé tout au long de l'album, j'ai encore pris une claque lors de la transition Folk/Rock qui tombe à point nommé pour glisser sur le planant final au son de la grave voix de Richard Hawley.


J'ai adoré cet album. Bien plus qu'un amas de bonnes chansons, Richard Hawley a réussi à les assembler de telle façon qu'elle nous offre un récit construit et agréable aux oreilles. Un autre ordre pourrait, sans le rendre banal, le rendre bien moins attrayant. C'est vraiment ce que j'aimerais retenir : il s'agit d'un des albums les mieux ficelé de 2012. Car en plus d'avoir de l'inspiration et de la qualité dans la musique, les moindres détails ont été travaillés, jusque dans l'ordre des chansons. Chose sur laquelle peu d'artiste se pose des questions, pourtant le résultat est là. Le travail paye toujours, Richard Hawley et Standing At The Sky's Edge en sont la preuve.