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vendredi 2 novembre 2012

The Pursuit - Jamie Cullum



Il existe peu d’artiste pour qui j’ai eu une si rapide affection tant musicale qu’humaine. Souvent ce n’est qu’avec le temps et quelques recherches que les préjugés tombent et laissent apparaitre la vraie nature des chanteurs qui font mes journées. Alors qu’avec Jamie Cullum, ce fut le coup de foudre. Tout est parti, en 2009, d’un petit magazine en libre-service dont il faisait la couverture pour ses 30 ans et son album du moment : The Pursuit. J’avais déjà vaguement entendu parler de lui, un jeune pianiste voulant rabibocher jazz et pop. Un projet bien trop saugrenu pour que ma curiosité en soit titillée à l’époque. Mais devant cette couverture, ce trentenaire dans son fauteuil de prince du jazz m’a paru si confiant (et bizarrement, si rassurant) que je me suis empressé de me procurer The Pursuit. Grand bien m’en a pris.
 
Pétillant et plein d’audace, cet album laisse entrevoir ce que la pop et le jazz ont de meilleur à offrir lorsqu’ils marchent main dans la main. Passé la première écoute, (qui fut en réalité une bonne vingtaine d’écoutes en boucle) à chaque fois que je relançais The Pursuit je me disais « cette chanson est le pilier de l’album », bien entendu à chaque fois il s’agissait d’une chanson différente. Il n’existe pas de pilier comme j’aime le faire remarquer dans d’autres albums. Celui-ci est construit différemment, il n’est pas fixe, il se module suivant votre humeur du moment. Un jour de joie et « Mixtape » devient votre hymne, un jour de spleen et c’est « If I Ruled The World » qui viendra se caler en bande son de votre journée.
Ce n’est pas anodin si je parle de bande son car, du haut de ses 30 ans, Jamie Cullum a déjà signé en grande partie la BO de « Bridget Jones » et celle de son ami Clint Eastwood sur « Grand Torino ». J.Cullum a l’habitude de placer ses notes sur la vie de tout un chacun, et encore une fois avec cet album il le réussit parfaitement.


Comme je l’ai souligné à plusieurs reprises, le jazz et la pop s’entremêlent tout le long de l’écoute ; même si la pop laisse parfois la politesse sur certain morceaux, ainsi « Just One Of Those Things » ou « I Think, I Love »  sont entièrement jazz. La puissance du premier cité est à saluer tant les cuivres sont utilisés de façon à envoler la chanson au lieu d’être joués en fond sonore. C’est un peu le mal du moment, les cuivres sont souvent cantonnés à une utilisation unique : le background. Le domaine le plus touché et où, plus étonnant, tout le monde en redemande, c’est au cinéma. Il n’existe presque plus une seul BA ne contenant pas son contingent de cor et de cuivres militaires… Ici, avec cette reprise de Cole Porter et la participation du Count Basie Orchestra, c’est une toute nouvelle énergie qui nous transperce dès les premières mesures de l’orchestre. Lui-même, lors d’une interview, déclare avoir été renversé de sa chaise lors ce que l’orchestre à souffler ses premières notes !
Il n’y a pas de réel chanson pop, le son du piano est trop présent pour oublier le jazz. Les meilleurs mélanges sont souvent les plus audacieux. Si « Mixtape » est des plus entrainant, ce n’est pas la plus recherchée (mise à part sur les paroles qui prêtent à sourire pour tout amateur de musique qui se respecte car ils se reconnaitront dans cette description du quotidien d’un mélomane.) Elle n’en reste pas moins une superbe chanson de concert, d’ailleurs puisque j’en parle, il faut absolument découvrir Jamie Cullum en live. C’est un « performer » jouant du piano comme personne et faisant corps avec son instrument presque animalement. Il aime le public et il aime la musique, c’est tout ce qui compte. Pour vous guider je vous propose le concert du nouvel an à Bale « AVO Sessions » datant de 2010 gratuit sur Youtube, il existe même une chaine le déroulant chanson par chanson. (Pour les plus intéressé(e)s, je l’ai téléchargé. Donnez votre adresse dans les commentaires et je vous l’envoie aussitôt !) C’est une merveille. 


Revenons à nos moutons et surtout aux audaces (et réussites) de mixage pop/jazz de cet album résidant dans deux titres : « We Run Things » et surtout dans « Music Is Trough ». Le premier est un savant mélange de Keziah Jones et de Radiohead, le tout enrobé dans un fouillis de sons électro. Pas forcément abordable à la première écoute, les refrains sont tout de même là pour assurer une certaine cohésion dans le morceau. Puis, j’ai une affection toute particulière pour « Music Is Trough », il m’évoque une sorte de liberté (piano) mêlée à une course folle (basse). Partant sur des bases presque rock, c’est dans les refrains que l’on prend conscience de la toute-puissance de l’orchestration nous balançant un rythme toujours plus entrainant dans ce qui semblait déjà être un train à pleine vitesse. Comme toujours le piano s’invite dans des lieux où personne ne l’a jamais entendu et c’est des plus agréables. Dans le duel basse/piano c’est à se demander qui aura le dernier mot, comme une course que chacun domine à son tour. Musicalement on touche Pierrick Pédron d’une main et Thelonious Monk de l’autre. Autant dire que cette dernière chanson va vous laisser avec une seule envie : recommencer l’album !

Alors bien entendu, je ne me suis pas épanché sur la reprise de « Don’t Stop TheMusic » qui vaut mille fois la version originale de Rihana (et qui en concert vaut son pesant de cacahuètes pour la performance au piano), ni même sur le superbe « If I Ruled The World » qui ruled my world depuis ma première écoute. Je serai bien trop expansif à ce sujet que j’ai déjà eu l’occasion d’aborder dans un autre article pour la reprise de Rihana, alors que pour l’autre seul les sentiments peuvent être mis en avant sur un tel chef d’œuvre (qui est d’ailleurs aussi une reprise de Harry Secombe ou Tony Bennet « depending on how cool you are » comme le dit Jamie !) 


C’est un album plein de rebondissements, et si je n’ai pas cité la moitié des chansons c’est simplement que je n’ai traité que l’aspect mélange des genres. Mais, chaque morceau vaut la peine d’être écouté car que ce soit « Wheels » ou « You And Me Are Gone » ou n’importe quelle chanson de The Pursuit, ce sont toutes de petits instants de vie agréable à revivre à volonté. C’est un album foncièrement joyeux, même le spleen ne parvient à s’installer lors de cette écoute.
Jamie Cullum vient de rentrer en studio pour enregistrer son prochain album, sans doute que vous en entendrez parler prochainement dans From (The Sounds) Inside !

dimanche 16 septembre 2012

Cheerleaders - Pierrick Pédron


Le saxophoniste Pierrick Pédron a commencé sa carrière musicale dans les fanfares des Côtes d’Armor. Le titre de son dernier album, Cheerleaders, est donc loin d’être anecdotique, puisqu’il est entièrement construit autour de la vision fantasmée d’une majorette, dont on suit les pérégrinations. Cela pourrait prêter à sourire si l’album n’était pas tout simplement excellent.

                                                             

Les atouts

  A l’heure de la consommation de musique à l’unité, sortir un album articulé autour d’un concept unique est un pari risqué. D’autres s’y sont brûlé les ailes. On ne citera pas, entre autres, le difficilement écoutable Lulu, concept-album de Lou Reed et Metallica inspiré de l'oeuvre de Wedekind, sorti l’année dernière. Malheureusement, tous les concepts-albums ne sont pas la trempe de Tommy ou de The WallBref, Cheerleaders est un projet audacieux, et ce d’autant plus qu’il est un album de jazz. 

                                                   
Cheerleaders, sur le papier, a tout pour être réussi. D’abord parce qu’il est le dernier opus d’une série réussie. Le dernier album de Pierrick Pédron, Omry, avait déjà été un succès critique, à défaut d’être populaire. A l’écouter, on entend déjà les éléments caractéristiques de Cheerleaders : un côté mi-rock-alternatif mi-be-bop appréciable, un équilibre entre énergie et retenue, entre mélodie prenante et improvisation maîtrisée. La galette précédente, Deep in a Dream, dans la lignée des grands classiques américains, avait été enregistrée à Brooklyn, avec Mulgrew Miller et Lewis Nash, célèbres dans le monde du jazz. Bref, Pédron est  bon, et depuis longtemps.
                                                     

Mais Cheerleaders bénéficie d’un atout particulier : la générosité de deux mécènes, Michelle Simon et Alain Denizo. Ces deux fans de longue date ont garanti les frais de gestation et de production de l’album. A une époque où les maisons de disques pressent les artistes pour sortir des albums à la chaîne, l’initiative est plus qu’appréciable. 

Enfin, autre argument poussant a priori à écouter rapidement cet album : la participation de Ludovic Bource à la production. Le nom de ce « vieil ami » de Pierrick Pédron ne vous dit peut-être pas grand-chose. Mais le film pour lequel il a gagné Oscar, Golden Globe, BAFTA et César n’est autre que The Artist. 

Et sinon, ça donne quoi?

                                        

Mais derrière ces arguments flatteurs, il s’agit de voir ce que Cheerleaders a vraiment dans le ventre. Cet album est-il à la hauteur de ce qu’on peut attendre de lui ?

Je l’avais suggéré, et je le confirme : la réponse est oui. Cela fait bien longtemps que le jazz n’est plus populaire : alors évidemment, l’album de Pédron n’est pas aussi accessible que ce que les radios nous servent à longueur de journée. Mais le mélange des genres que le saxophoniste propose ici est réjouissant.  

L’album est la mise en musique des rêveries imaginaires d’une majorette. S’il est appréciable de constater que certains osent produire des albums qui gardent leur unité, la cohérence de Cheerleaders ne semble pas venir de là au premier abord : seules les transitions entre les morceaux font réellement penser à l’univers de la fanfare. Il serait sévère de dire que ce thème n’en est pas un, et qu’il fait office de bouche-trou de luxe. Je préfère penser que c’est au travers de ce thème que l’album a été imaginé.
                                                        
On retiendra en particulier l’ouverture, en fanfare pour le coup, avec Esox-Lucius, savant mélange de rock-alternatif, de chœurs et de jazz pur. Si Cheerleaders est une rêverie, Esox-Lucius en est clairement le cauchemar inaugurateur. Ce n’est pas le seul morceau surprenant de l’album. Le brillant Coupe 3, met en avant l’ensemble de la formation qui soutient le saxophoniste. Le son de la  guitare de Chris de Pauw se déchire dans une envolée lyrique que certains groupes de rock n’auraient pas reniée. A ce compte là, The Cloud, Miss Falk’s Dog et Cheerleaders’s nous offrent de très beaux moments guitaristiques, qui, entre l’évocation de la jeunesse d’une majorette faussement sage et celle de ses tourments sentimentaux, rappellent le meilleur du rock psyché. Le sautillant Nonagon’s Dance est lui à retenir comme un délicieux moment de légèreté mi pop mi be-bop dans ce songe qu’est Cheerleaders. Parmi tous ces morceaux, Pierrick Pédron trouve un entre-deux intéressant entre intégration des autres genres, complexité de composition (en particulier rythmique), et hommage aux piliers du jazz. On pense à Pink Floyd et à Charlie Parker.

                                                        


Il y a aussi des morceaux plus graves, plus lents,  plus classiquement jazz. Parmi eux, le morceau préféré de Pierrick Pédron lui-même, The Mists of Time, est une agréable ballade, où Laurent Coq au piano et Chris de Pauw à la guitare supportent avec justesse les envolées du saxophoniste. La rêverie de la majorette se fait alors mélancolie teintée d’espoir, délicatement portée à bout de bras par les musiciens. 2010 White Boots, sur un tempo particulièrement lent par rapport à d’autres morceaux, gagne en complexité sonore ce qu’il perd en sophistication rythmique, grâce notamment à une utilisation subtile des pianos et des chœurs, qui s’immiscent lentement dans le morceau. La différence avec le morceau suivant, The Cheerleaders’s Nde, réside principalement dans ce qu’il amplifie les émotions qu’il transmet sans atteindre de sommet, quand son successeur explose littéralement dans de remarquables solos de guitare et de saxophone qui ne forment qu’une seule et unique voix. Le baroud d’honneur de l’album, Toshiko, est dans la même veine que The Mists of Time. Il clôt le voyage d’une façon exactement inverse de celle du premier morceau : le cauchemar initial, après de nombreuses pérégrinations, se transforme en rêve simple, tranquille, calme. La boucle est bouclée.

Evidemment, cette analyse aurait  gagné à suivre l’ordre de la composition. Il demeure que, même pris séparément, les morceaux dégagent une puissance tantôt lyrique, tantôt mélancolique, tantôt cauchemardesque, tantôt hallucinée, tantôt enjouée, et, souvent, évoquent tout cela à la fois, si bien qu’il est difficile de défaire le nœud des sentiments qu’inspire cette création. Tout cela, pour notre plus grand plaisir.