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vendredi 26 octobre 2012

Vise Le Ciel (ou Bob Dylan Revisited) - Francis Cabrel (Mais pas que!)

A la lecture du titre, certain se disent déjà « Encore du Cabrel, comme s’il n’y avait pas assez d’artistes à chroniquer ! » Ils ont sans doute raison, après tout, tant qu’à faire un blog musical autant varier les plaisirs, les genres et les chanteurs. Mais moi, j’adore Francis Cabrel. Je l’aime d’autant plus qu’il reprend, dans son nouvel album sorti cette semaine, une autre de mes idoles de la Folk : Bob Dylan. C’est donc tout naturellement qu’il devient le premier artiste de From (The Sounds) Inside à se voir consacrer une deuxième chronique. Alors pour contenter tout le monde, je profiterai de cet album pour aborder le thème de la reprise, des « Cover » comme aime le dire les plus anglophones d’entre vous, dans le monde de la musique.


Je ne présente pas Francis Cabrel, monolithe de la musique Française, prêcheur du bon gout musical et de la réserve médiatique. N’hésitez pas à lire le précèdent article sur ce qui restera pour moi l’un des meilleurs albums Français.
Il va donc de soi que Vise Le Ciel est un bon album. Vous pensez sans doute qu’en reprenant Dylan, le risque était minime tant ses chansons touchent au génie ; ce n’était pas gagné pour autant. Le phrasé de l’Américain n’est pas simple à traduire, sans parler qu’il ne fallait pas non plus tomber dans la facilité au niveau des arrangements car, ceux de Dylan sont, avouons-le, déjà mythiques.
C’est donc avec un certain défi que Cabrel s’attaque à onze titres, plus ou moins connu, de son idole absolu. Ce n’est pas la première fois qu’il traduit Monsieur Dylan, déjà sur son précédent album Des Roses Et Des Orties il avait repris « She’s an artist » avec brio. Il admet pourtant lui-même qu’il ne sait pas faire de chansons, qu’il doit tout à son mentor : « C’est Bob Dylan qui m’a appris à chanter, […]  j’écris comme il m’a appris.». 

Et bien, Dylan aura été bon professeur car, mis à part « Comme Une Femme » qui penne à suivre l’original (ou peut être qui voulant trop le suivre perd en fluidité), le reste de l’album est tout bonnement un régal. Je porte une mention spéciale à la reprise de « All Along The Watch Tower » noté « D'En Haut De La Tour Du Guet »  sur l’album du Français. Cette chanson fut reprise par les plus grands (Jimi Hendrix, U2, Keziah Jones, Pearl Jam et j’en passe…) sans jamais vraiment se voire changer, transformer. Cabrel, lui a eu la bonne idée de changer l’orchestration, si bien qu’il aura fallu attendre que je me traduise les paroles pour m’apercevoir de la transformation opérée. De même pour « Il Faudra Que Tu Serves Quelqu’Un » qui est gratifié d’une guitare « slide » pour notre plus grand plaisir. C’est par petites touches, sans sembler vouloir se les approprier réellement, que Cabrel nous fait découvrir et redécouvrir la Folk si douce et chaleureuse de Bob Dylan. Bonus pour les non-anglophones, les textes sont traduits pratiquement mot à mot des textes originaux. Ce détail a par ailleurs agacé Francis Cabrel qui explique la gêne qu’il eut pour harmoniser ses traductions ainsi : « Le problème avec l’anglais, c’est qu’en une phrase Dylan fait passer cinq images, c’est une langue compacte. Alors qu’en Français, avec la grammaire et les règles de syntaxe, sur une même phrase j’ai, malheureusement, du choisir deux ou trois image et donc en perdre par rapport à l’original. » Qu’il se rassure, que ce soit « Je Te Veux » ou même « Comme Blind Willie Mc Tell » (un vrai délice de Folk/Blues) la traduction n’enlève rien à l’esprit premier de la chanson.

Francis Cabrel n’est pas le premier à reprendre le répertoire d’un autre artiste pour lui rendre hommage. (Je passerai sous silence ceux qui pour « relancer » leur « carrière » trouve de bon gout de massacrer « A Nos Actes Manqués » de Jean Jacques Goldman…) Pour certain, comme Eric Clapton, le style qu’ils abordent s’y prête bien. Le Blues a des racines si lointaine qu’il semble impossible de rendre hommage à tous ceux qui inspirent les grand Bluesman (qui d’ailleurs eux même inspireront la génération d’après). Eric Clapton a sorti récemment deux très bons albums de reprises. Ne se limitant d’ailleurs pas à un seul artiste sur l’album Clapton datant de 2007, il avait rendu un hommage sublime à Robert Jonhson sur Me And Mr. Johnson. La question du pourquoi reprendre alors que l’on peut inventer n’a pas lieu d’être dans ce cas précis, ni dans celui de Cabrel d’ailleurs. Dans leur domaine respectif ils ont démontré qu’ils n’avaient rien à envier à personne, à partir de là, l’envie de partager ses émotions au travers ce qu’on chérie le plus en tant que musicien prend le dessus et cela nous offre de beau instant de musique. Dans la catégorie des chanteurs faisant un album hommage, j’aimerai citer Scott Walker qui reprend Brel avec une ferveur rare sur Scott Walker Sings Jacques Brel. L’anglais n’est pas toujours la meilleure façon d’aborder les textes de Brel, mais l’orchestration et la vivacité de cette langue fait vivre sous un tout autre jour « Amsterdam » ou « Mathilde ». 

Il existe d’autres façons de rendre hommage à un frisson qu’un autre nous a procuré que de faire un album complet sur son œuvre. Les concerts se prêtent bien à ce genre d’exercice. Pour ceux qui n’aiment intégrer que des phrases ou de courtes parties de chanson (ces petits morceaux sont nommés « Snippet ») il y a U2. « Amazing Grace », «It’s Only Rock’n’Roll », « God Only Knows », “Don’t Stop Till You Get Enough” et bien d’autres sont au programme ne serais ce que sur leur dernière tournée ! Avant ça ils avaient repris « Helter Skelter » des Beatles lors de Rattle And Hum, et il ne faut pas pousser Bono pour qu’il s’attaque à n’importe quel morceau. 

Sinon il y a toujours la façon de faire de Jamie Cullum qui s’approprie totalement les chansons qu’il reprend. Dans sa folie jazz certain titres sont devenu culte « Don’t Stop The Music » (Rihana), « High And Dry » (Radiohead) et surtout « The Wind Cries Mary », reprise de Jimi Hendrix sublimement interprété dévoile toute les subtilités qu’Hendrix était capable d’inventer. (De ma part, adorateur du maître Hendrix, aimer une reprise à ce point ne doit que vous encourager à aller l’écouter !)


Que ce soit Cabrel, Clapton ou Cullum, chaque artiste a besoin de montrer ses racines pour se faire comprendre et surtout pour se faire plaisir ! Avec Vise Le Ciel, Francis Cabrel se fait plaisir en nous faisant redécouvrir certaines chansons oubliées de Bob Dylan, et nous en profitons pleinement. Il est tout de même rageant de penser qu’aucune des chansons de l’album ne soit de sa propre main, en amoureux des mots il sait tout aussi bien nous faire voyager au son de son Blues qu’avec ses textes si finement taillés. Vivement la suite !


jeudi 2 août 2012

Dossier "Au-delà de la mélodie, les mots (et réciproquement)" : Introduction

 "Dans le bistrot préféré des amoureux de la rime"


On sait à quoi ressemble le bistrot préféré de Renaud : une sorte de Café de Flore ou de Closerie des Lilas cheap, où quelques uns des plus célèbres chanteurs, écrivains ou artistes français se retrouveraient pour « vider deux trois verres, en parlant de peinture, d’amour, de chansonnettes et de littérature ». Ce « bistrot des copains » représente une sorte de paradis éclectique, une synthèse de références populaires et classiques, qui ont pour point commun de constituer tout un pan de la culture française. Si les personnages évoqués dépassent largement le cadre de la musique et de la littérature, force est de constater que tout où presque se ramène à un « amour de la rime », au sens le plus large du terme.
L’amour des rimes est d’abord un amour des harmonies sonores et thématiques, que l’on retrouve notamment en littérature et en musique. Dans ce bistrot « quelque part dans les cieux » on trouve les rimes mesquines et farceuses de Prévert et Villon, les rimes spleenétiques mais colorées de Baudelaire, les rimes hallucinées et fulgurantes de Rimbaud et les rimes dadaïstes et fragmentées de Rigaud. Du côté de la musique, on trouve les rimes guillerettes et jazz de Vian, les rimes grasses et osées de Gainsbourg, les rimes argotiques de Bruant, les rimes gravement légères de Brel, Brassens et Ferré et les rimes sautillantes de Charles Trenet : celles qui ont fait les belles heures d’une chanson française poétique, réaliste et gouailleuse. Et Renaud les imagine, sur un ton mélancolique, dialoguant ensemble dans un joyeux bazar.
Mais les musiciens et les écrivains ne sont pas les seuls amoureux de la rime accoudés au comptoir de Renaud. Car si la rime est autant intention que résultat, autant rythme que sonorité, alors elle est présente dans les bons mots d’Audiard, de Coluche ou de Desproges. Si la rime existe autant par celui qui la fait naître que par ceux qui lui redonnent vie, alors elle peut remercier Dewaere et Ronet. Si enfin le sentiment poétique est en chacun de nous, alors les photographies de Doisneau sont des gisements inépuisables de rimes.
Peut-être la rime, au sens large du terme, est-elle donc bien un des dénominateurs communs des différents arts évoqués par Renaud ; à moins que ce ne soit, dans ce contexte, le caractère « bon vivant » des artistes et leur immense culture. La réalité se trouve probablement entre les deux. En ce qu’elle n’est pas uniquement limitée à une manifestation sonore dans un poème calibré, la rime peut avoir une acception large: elle est sentiment et rythme, inspirée et inspirante, harmonie sonore et thématique. Trait d’union entre plusieurs univers, elle fait donc naturellement le lien entre les deux genres qui font le plus appel à elle, sans toutefois n’avoir qu’elle pour dénominateur commun: la musique et la littérature.
Evidemment, la musique et la littérature ne se rencontrent pas qu’autour des piliers de bars, et la notion de rime ne synthétise pas l’ensemble des liens qui existent entre ces deux domaines. Mais en donnant sa vision de ce que peut ou doit être le dialogue entre les arts et en suggérant que
ce dialogue peut trouver un fondement dans l’amour de la rime, Renaud dégage des idées intéressantes. Elles peuvent être un point de départ pour analyser les liens existant entre la musique et la littérature, et au-delà, entre la musique et d’autres formes d’art.


Car outre le fait que la musique française a traditionnellement fait la part belle à la poésie, des écrivains eux-mêmes ont fait dialoguer leurs textes avec des rythmes et des sons, quand ils n’ont pas tout simplement écrit directement des morceaux. Certains musiciens se sont aussi aventurés à écrire des poèmes ou des romans. Sans se cantonner aux exemples donnés par Renaud, ce sont ces personnages qui feront l’objet de ce premier dossier sur les liens entre musique et littérature.