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vendredi 24 août 2012

Dossier "Au-delà de la mélodie, les mots (et réciproquement)" Partie IV

"Gil Scott-Heron, et le Rap devient poésie"


« The Revolution Will Not Be Televised », ne trouvez vous pas cette phrase lourde de sens ? Il n'y a rien à ajouter ou à enlever. Ce n'est pourtant pas le titre d'un essai, encore moins d'un roman ni d'un pamphlet, c'est simplement le titre d'une chanson. Cette chanson au titre limpide a été écrite par Gil Scott-Heron. Si comme moi avant d'entamer cet article vous n'aviez jamais entendu ce nom, laissez moi vous brosser un portrait de cet Afro-américain père du Rap mélodique.


Né à la toute fin de la guerre en 49 à Chicago, Gil Scott-Heron grandit tout d'abord dans le Tennessee puis dans le Bronx à New York ; à la même époque, le racisme et le Ku Klux Klan revenaient en force au pays de l'Oncle Sam. Bien entendu, ces deux faits, qu'il considère comme des attaques personnelles étant lui même noir, se retrouveront dans la plupart de ses œuvres. Après un an d'université il publie un premier roman avant de se lancer dans des enregistrements musicaux qui lanceront l’avènement du Rap. Attention lorsque je mentionne Rap, je veux parler du Rap des débuts à savoir un Rap très mélodique qui côtoyait le Jazz et même parfois la Soûl. Il se consacra presque toute sa vie durant à la musique puis, à partir des années 90 profita de son don d'écriture pour signer des recueilles de poèmes salués par la critique.

Il est évident que pour englober et comprendre d'un coup d’œil toute l’œuvre de GSH il faut la replacer dans le contexte mentionné plus haut. Toute sa vie de parolier et d'écrivain, il n'aura cessé de dénoncer les violences discriminante, déjà dans son premier roman « The Vulture » il décrit une Amérique en manque d'humanité après une guerre qui avait mis à jour l'horreur des hommes. Seul soucis de la littérature de l'époque, elle est gérée par des blancs ce qui permettra à GSH de tenir ces propos dans la préface d'une réédition du livre des années plus tard : «  « The Vulture »a connu lors de sa parution en 1971 le même sort que tous les autres livres d'écrivains noirs à cette époque. Publiés chez un petit éditeur de littérature pornographique et de polar désireux d'ouvrir son catalogue à une marginalité, la littérature du ghetto. "Le Vautour" resta sans écho. Oublié avant d'être lu… »

Dépité par ce blocus envers ses idées, il décide de se lancer à l'assaut d'un média les plus important de l'époque : la radio. Toujours désireux de faire passer son message, il utilise de courts textes mis habilement en musique par ses soins et par son ami Brian Jackson, rencontré à l'université, qu'il parle/chante (spoken-word) créant ainsi le Rap. Cependant, peu leur importaient d'être célèbre ou qu'on les prennent pour les maître d'un style, comme le racontera GSH plus tard, le plus important était le message à transmettre : "Quand Brian et moi avons débuté, on était des auteurs avant tout…c'est pour ça qu'on a mis des images de gorilles sur les pochettes, on était plus préoccupé par le fait de faire passer nos chansons… on se fichait pas mal de se mettre en avant …peu importe qui chante ces chansons, du moment que les gens les écoutent et les apprécient. Quand ils ont réalisé le film "Hurricane" ils ont utilisé le morceau "The Revolution Will Not Be Televised" J'apparaissais nulle part dans ce film, mais ma chanson y était !"
Durant la carrière de Gil Scott-Heron, son message a su s'affiner et se transformer afin d'atteindre de plus en plus de monde, pour finir par créer des textes universels. Si « The Vulture » dénonce les quartier défavorisé laissé à l'abandon et les effets de la drogue au sein de ceux-ci, le premier enregistrement de GSH et de Brian Jackson, « Small Talk at 125th & Lenox » est un pamphlet envers cette société blanche qui avait bridé l'inventivité de Heron quelques années plus tôt. Gil Scott-Heron se rend vite compte que de crier sur les Blancs ne les fait pas bouger car par définition ils ne l'écoutent pas. Il inverse sa plume et écrit pour les noirs. Prônant la non-violence, il incite la population noire à se sortir elle-même du bourbier dans lequel le monde les a mis. Il enchaîne donc les textes à forte propension rebelle, limite révolutionnaire comme « Guerilla », « Winter In America » ou le moins connu « Liberation Song ».

L'intelligence de Gil Scott-Heron se situe dans sa façon de critiquer. Il n'est pas braqué sur le système ou sur une politique rétrograde (B-Movie), il sait aussi remettre à leur place les petits nouveaux jouant du star-système. En deux trois vers dans la chanson « Message To The Messengers » il explique clairement son dégoût pour le culte du paraître plutôt que de l'être : « There's a big difference between putting words over some music, and blending those same words into the music. There's not a lot of humour. They use a lot of slang and colloquialisms, and you don't really see inside the person. Instead, you just get a lot of posturing.”
Mis de coté par un public, qui oublie le fond au vu de la forme, et par des soucis avec la drogue, GSH retourne à son premier amour: la poésie. Encore une fois, son penchant protestataire se laisse entendre mais c'est surtout la colère envers les hommes, tous les hommes et leur égoïsme, qu'il laisse s'exprimer.


Picture a man of nearly thirty
who seems twice as old with clothes torn and dirty.
Give him a job shining shoes
or cleaning out toilets with bus station crews.
Give him six children with nothing to eat.
Expose them to life on a ghetto street.
Tie an old rag round his wife's head and
have her pregnant and lying in bed.
Stuff them all in a Harlem house.
Then tell them how bad things are down South.


Ce n'est pas pourtant pas un homme aigri qui finira sa vie dans un hôpital d'NYC en 2011, c'est un homme qui sa vie durant n'a cessé de mélanger l'art de l'écriture, de la poésie avec des sonorités toujours différentes allant du Hip-Hop au Rap en passant par le Jazz et la Soul. Seul lui importait le message: Mon morceau The Bottle, c'est peut être du hip hop…the revolution will not be televised c'est du rap, j'en sais rien, mais il y a tant de façons de communiquer que ça serait vraiment dommage d'en perdre une, d'en brader une ou ou de se concentrer sur une seule d'entres elles. Il y a tant de gens dans notre communauté auxquels on doit parler!”

Si ce portrait de Gil Scott Heron n'est peut être pas chronologiquement juste, sans doute même pas exhaustif dans son œuvre, c'est qu'il a su comme peu d'autres passer de l'écriture à la musique comme un fil servant à les coudre l'une à l'autre, passant d'un coté et de l'autre sans jamais les quitter pour autant, les rapprochant perpétuellement.

jeudi 9 août 2012

Dossier "Au-delà de la mélodie, les mots (et réciproquement)": Partie II

"Boris Vian ça s'écrit à la trompette"


Alain Souchon a trouvé les mots, dans sa chanson Rive Gauche, pour désigner l’artiste. Qui était Boris Vian ? Pour ce qui touche à notre sujet, il suffirait de rappeler qu’il était romancier, poète, parolier, dramaturge, trompettiste, chanteur, chroniqueur. Il était aussi accessoirement centralien, « Transcendant Satrape » du collège de ‘Pataphysique et acteur. Un sacré touche-à-tout, dont l’œuvre ne peut être résumée. De même, les liens unissant Boris Vian au monde de la musique sont innombrables. Mais ici, il existe bien un élément central, un point focalisant toute l’attention musicale de Vian : le jazz. Cette obsession s’est manifestée dans son œuvre de bien des façons, souvent avec réussite.



« Êtes-vous arrangée par Duke Ellington ? »

            Le premier élément que l’on peut mettre au jour, le plus évident peut-être, est l’amour inconsidéré de Boris Vian pour Duke Ellington. Il suffit d’ouvrir L’Ecume des Jours pour s’en rendre compte. Le personnage principal, Colin, aime particulièrement le standard Chloé dans la version de Sir Duke, au point de demander à sa future femme du même prénom, la première fois qu’il la rencontre : « Êtes-vous arrangée par Duke Ellington ? ». Ce morceau est joué à leur mariage, et Colin le fait écouter à Chloé alors qu’il veille sur elle, mourant à petit feu d’un nénuphar dans la poitrine. Duke Ellington n’est certes pas la seule référence jazz de l’ouvrage, qui en contient quantité (parmi lesquelles se trouve le célèbre « pianocktail », invention digne du rang de «Satrape » de Vian), mais sa musique est définitivement la pierre angulaire du roman : les personnages sont inspirés de et par cette musique, qui accompagne presque chaque scène. De façon moins poétique, Vian a théorisé l’importance de Duke Ellington dans le monde du jazz, au sein de la chronique « Un demi siècle de Jazz », chronique destinée à la revue « La Parisienne ». Taclant allègrement les critiques de jazz qui selon lui ne peuvent s’empêcher d’élever chaque semaine un musicien différent au rang de légende et qui ne trouvent de satisfaction intellectuelle que dans des débats stériles, il ajoute pourtant : « Puisque vous voulez des génies quand même, Ellington domine toute la musique de jazz depuis qu’on enregistre. Il en est à la fois le résumé et l’extension. Il a marqué de sa personnalité plusieurs générations de musiciens et d’arrangeurs ». C’est dit.

Le Déserteur & Le Temps de Vivre

 

              

Si on ne connaît pas Vian par L’Ecume des Jours, on le connait bien souvent par Le Déserteur. Poème à l’origine, cette chanson est une critique calme mais ferme de la guerre d’Indochine. Publiée en 1954, l’année de Dien Bien Phû, elle a été mise en musique par Vian et Reggiani, et interprétée par de nombreux chanteur, son auteur en tête. Ce dernier s’est confronté à une absence de diffusion quasi-totale. Il faut dire qu’au-delà du format de la chanson, qui véhicule, de par son caractère épistolaire, une certaine émotion, l’attaque est  insolente : « S’il faut donner son sang/ Allez donner le vôtre / Vous êtes bon apôtre / Monsieur le Président / Si vous me poursuivez / Prévenez vos gendarmes / Que je n’aurai pas d’armes / Et qu’ils pourront tirer ».  

Mais Le Déserteur ne constitue pas la seule mise en musique des poèmes des Vian. A ce titre, Le Temps de Vivre (Juste le Temps de Vivre) est un exemple quelque peu différent. Car si Le Déserteur a connu une orchestration permettant d’associer une mélodie et un chant aux paroles, Le Temps de Vivre, dans la version de Philippe Clay, propose simplement un support musical à la récitation (on pense alors à Alain Bashung, et à sa version de Jamais d’autre que toi, de Robert Desnos, sur l’album L’Imprudence). Il est notable que les deux poèmes les plus célèbres de Vian, ces deux poèmes mis en musique, ont pour thème la désertion et le pacifisme. De là à croire que les poèmes et paroles de Vian sont axés sur ces seuls thèmes, il y a un pas qu’il ne faut pas franchir.

Boris Vian : chanteur

            
Car au-delà du fait que les poèmes de Vian ne se résument pas à des œuvres pacifistes (il a aussi écrit des poèmes simplement fulgurants de beauté, comme le sombre Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale dans le recueil Je voudrais pas crever), les chansons qu’il a écrites touchent à un large panel de thèmes. Toutes orchestrées de façon jazz, elles sont souvent très drôles et portées par une façon de chanter très particulière : ni agréable, ni fausse, la voix de Vian pousse la mélodie comme elle peut, mais raconte de sacrées histoires.  Dans la Complainte du Progrès, il s’attaque avec ironie aux progrès incessants de son époque en inventant des instruments aux noms ahurissants (le « ratatine-ordure », « l’écorche poulet », « le canon à patates » entre autres). Dans J’suis snob, il se paie ceux qui « adorent l’odeur du crottin »,  « ne fréquentent que des baronnes aux noms comme des trombones » et « mangent du camembert à la petite cuillère ». Il regarde Magali Noël se faire « mettre des bleus plein les fesses », dans la célèbre et sulfureuse Fais-Moi Mal Johnny. Enfin, il se fait tout simplement tuer par sa femme à coups de rouleau à pâtisseries en revenant d’une soirée arrosée au « Beaujolais vrai de vrai » avec « Julot, son poteau » dans On n’est pas là pour se faire engueuler.  Dans leur grande majorité, les chansons de Boris Vian ne sont pas extraordinaires, mais elles sont suffisamment drôles et bien écrites pour être franchement appréciables. 

Vernon Sullivan et le retour aux sources du jazz

En 1946, Boris Vian publie J’Irai Cracher sur Vos Tombes sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, dont il ne prétend être que le traducteur. Au fond, s’il y a bien un livre qui est intimement lié à la vie de Vian, c’est celui-ci. Car J’Irai Cracher sur Vos Tombes a fait vaciller son statut d’écrivain talentueux en créant rapidement une polémique énorme. Le livre est retrouvé sur le lit d’une jeune femme, Anne-Marie Masson que son compagnon Rougé vient d’étrangler. Dans le texte, deux jeunes femmes blanches, les sœurs Asquith sont tuées de façon analogue par Lee Anderson, un noir de peau blanche cherchant à venger la mort de son frère. Immédiatement considéré comme responsable du crime, Vian répond de façon cinglante dans Point de vue : « Je ne suis pas un assassin », ce sont les lecteurs qui sont responsables, pas l’auteur (une de ses grandes convictions, défendue dans d’autres textes). Mais J’Irai Cracher sur Vos Tombes est aussi lié à son destin personnel. C’est le 23 juin, 1959, lors de la première projection de l’adaptation cinématographique de Michel Gast, à laquelle Vian était farouchement opposée, que ce dernier s’effondre, victime d’une crise cardiaque. Il décède le jour-même, à l’âge de quarante ans. 

                                                  

Faut-il alors s’étonner que ce texte, qui a pris une place si importante dans sa carrière et sa vie, ait un lien avec le monde du jazz, qui fut sa grande passion ? Faut-il aussi s’étonner, devant le sérieux et la violence du roman, inégalés dans le reste de son œuvre, que ce lien ne passe pas par la mélodie, mais par l’évocation des origines du jazz ? Car, comme il le rappelle dans Un demi-siècle de jazz, ce qui caractérise le jazz, ce n’est pas le swing, notion abstraite ressentie de façon différente par chacun, mais la « tradition noire, et tradition noire américaine ». Le jazz, c’est la revanche pacifique sur l’oppression caucasienne, le pendant apaisé de la violence de J’Irai Cracher sur Vos Tombes. Le lien entre ce livre et le jazz, c’est celui d’ « une minorité un peu secrète comme toutes les minorités brimées », qui « ne va pas livrer ses mystères au premier venu ». Peut-être est-ce là un autre lien qui existe entre l’œuvre littéraire et la passion musicale de Boris Vian : la conscience des origines d’un mouvement bien plus que musical, le jazz. Vian, par ses mots et ses notes, lui a fait honneur.

vendredi 1 juin 2012

Nikki - Nikki Yanofsky


Je ne suis pas, comme beaucoup, fan des chanteurs adolescents. Souvent poussés par la famille à la recherche d'une rente facile, ces petits chanteurs se retrouvent le plus souvent écrasés par le système et plus vite oubliés que jamais. Mais comme à toute règle il faut une exception, Nikki Yanofsky sera mon exception. Sur scène avec des Bands monstrueux depuis l'age de treize ans, elle impressionne par sa capacité technique et sa présence scénique pour une si petite fille. Méconnu en Europe, (elle a tout de même remplie l'Olympia en Octobre 2011 alors qu'elle n'avait que 17 ans!) elle est surtout reconnue en Amérique du Nord où se concentre la majorité de ses tournées, à mon grand dam... 


J'entends déjà les sceptiques assurer que c'est la candeur de cette jolie jeune fille qui lui donne tant d'attraits pour les médias et les spectateurs. Ces gens-là ne l'ont pas écouté chanter, jamais. C'est pourquoi avant de traiter son album sobrement intitulé Nikki, je vous propose d'écouter quelques reprises faites durant un concert de 2008 qui ne pourront pas vous laisser indifférent. Tout d'abord, si vous écoutez « Swingin' On The Moon » de Mel Tormé, on se demande bien ce qui va sortir de cette bouche encore encombrée par des bagues d'orthodonties. La première fois que sa voix atteins nos oreilles, plus de doute possible, nous avons affaire à une grande en devenir. La maîtrise des paroles est tout simplement bluffant pour une enfant de son âge, la diction est parfaite et le rythme est dompté. S'il fallait encore un exemple je conseillerai « It Don't Mean a Thing (If It Ain't Got That Swing) » de Duck Ellington (s'il vous plait!). Encore une fois elle impressionne avec la simplicité qu'elle a à enchaîner chaque phrase, mais au-delà de la technique, c'est sa présence sur scène qui me laisse sans voix. Elle habite cette scène, un charisme incroyable (et un charme indéniable) qui magnifie la performance.
 
Deux ans passent depuis ces concerts et un album voit le jour : Nikki.
Elle aime le définir comme une partie d'elle en insistant sur le fait que les reprises représentent le plus profond d'elle même et de ce qu'elle aime chanter quand il s'agit de Jazz. En effet, l'album se compose pratiquement à part égale de reprises et d'original. Ses classiques sont parfois connus « Over The Rainbow » ou plus méconnu « God Bless The Child » et sont plus ou moins réussis. Le problème de cet album réside dans le fait qu'il est difficile de ne pas trouver du moins bon au milieu de tout le bon que j'aimerais en dire.


Il faut dire que c'était prévisible, après tant d'émerveillement sur des « lives », un support disque allait sembler fade. Mais il n'y a pas que ça. Il y a de la « popisation » dans l'air de cet album et ça lui donne par moment des relents de mauvais mix Pop/Jazz. N'est pas Jamie Cullum qui veut. Les morceaux « For Another Day » ou « Never Make It On Time », ne sont rien d'autre que des ballades Pop comme il en existe des centaines. L'ennui, c'est d’essayer tant bien que mal de les faire passer pour des ballades Jazz entraînantes et de nous retrouver avec des hybrides ne sachant pas sur quel pied danser. Pour aller au bout de ma pensée, j'aurais vu sans problème Justin Bieber chanter « For Another Day » et en faire un tube... Il en va de même pour « Bienvenue Dans Ma Vie » qui manque cruellement de background d'un point de vue de l'écriture (idem pour la chanson précédente), on n’écrit pas en Français pour justifier un accordéon et cela manque trop de vécu. Or le Jazz c'est du vécu, elle qui nous le jetait à la figure en s'appropriant les textes de ses reprises se voit un peu limitée quand il s'agit de faire partager le sien. Pour finir avec le négatif, et c'est sur ce point que ma déception est plus forte : les reprises loupées. J'ai vu « I Got Rhythm » dans un talk-show Canadien et ce fut un réel plaisir alors que sur l'album la chanson est totalement ratée. Plate et sans entrain, à aucun moment Nikki n'arrive à la hauteur du monument qu'elle attaque. Le must revient tout de même à « Over The Rainbow » qui se transforme en démonstration vocale involontaire et maladroite. Chaque partie est faite différemment et on s'envole dans des hauteurs que cette chanson ne mérite pas. Aucune chanson ne mérite ça, être pris à partie pour mettre en valeur le chanteur, c'est l'inverse qui doit être fait.


Vous trouverez sans doute ces remarques sévère car au fond l'album n'est pas mauvais, loin de la. Mais sous couvert du dicton « Qui aime bien, châtie bien » je me dois de mettre l'oreille là où ça fait mal.

Car oui, j'aime cet album. Je l'aime d'autant plus que lorsque Jimmy Page et Robert Plant ( Led Zeppelin) approuve une reprise de « Fool In The Rain » dans un machup avec « On The Sunny Side Of The Street » et qu'on le chante comme Nikki le chante, alors là seulement elle mérite de faire partie des grandes. Les arrangements de ce mélange sont sublimes et l'orchestre sort grandi de la prestation. Il en va de même pour les deux titres bonus « It's A Small World After All » (musique d'attraction des poupées à Disneyland Paris!) et « Plus Je T'Embrasse » de Blossom Dearie. Ces deux morceaux sont ce que j'aime chez Nikki Yanofsky : de l’enthousiasme, de l’énergie, une puissance vocale maîtrisée au service de la chanson et surtout un plaisir pris qui nous est immédiatement transmis, on la voit sourire en chantant. La reprise de « Try Try Try » swing et nous fais découvrir le monde de la chanteuse de San Fransisco Feist. De mon point de vue, pour la meilleure reprise il faut se tourner vers « God Bless The Child » de Billie Holiday. Je n'arrive même pas décrire la beauté du morceau, le plaisir que l'on prend à l'écouter ainsi la perfection d'une interprétation aboutie. Le tout sachant qu'elle vient tout juste d'avoir 18 ans, juste chapeau bas. Si vous souhaitez mettre en relief cette interprétation, allez écouter l'originale et appréciez la qualité du de l'hommage rendu par Nikki en la faisant apparaître sur son album.
Ses créations ne sont pas en reste et « First Lady », qui est pourtant dans la même veine musicale que « Bienvenue dans ma vie », est une vraie bonne ballade de Jazz. En respectant les codes de ce type de morceau, elle offre à sa voix l'opportunité de nous transporter dans les méandres des balais de la batterie et elle le réussit tout en finesse. « Take The « A »Train » et « Cool My Heals » sorte un Jazz très frais et bien plus enlevé, frôlant parfois la Pop sans mal. Et si Nikki décide de faire de la Pop, qu'elle le fasse pleinement comme avec le très accompli « Greys Skies ». Elle s'ouvre un nouvel horizon où sa voix lui permettra de se balader au milieu de ces chanteurs à ordinateurs.


Pour conclure je dirais que cet album mérite qu'on s'y attarde dessus, même si tout n'est pas parfait, même s'il comporte quelques erreurs de jeunesse, même si on ressent la pression du système qui veut la rentabilité immédiate des jeunes artistes. Il y a, dans cet album, la volonté de créer quelque chose de nouveau, loin de tout ce qui s'entend à la radio et surtout il en ressort un amour pour la musique qui se transmettra forcement si vous prenez la peine de l'écouter. Nikki Yanosfky a tout pour devenir une immense chanteuse : sa voix, son charisme et sa présence sur scène sont des atouts impensables pour une fille de son age. Ses choix futurs décideront si elle se range du coté du profit, réduisant à néant son talent, ou de l'art pour notre plus grand bonheur. Avec un album pareil, il semblerait qu'elle prenne la bonne voie.

samedi 19 mai 2012

Little Broken Hearts - Norah Jones


Prendre un virage dans sa carrière est toujours risqué. Au-delà du fait que l'on peut être mauvais dans un autre genre que le sien, on peut dérouter son public et même se voir accuser de profiter de sa situation pour s'essayer à tout. Certain, comme Mélanie Laurent, réussissent à passer devant un micro, une caméra et même derrière la caméra sans que trop de monde viennent lui rappeler que c'est une actrice à la base mais sans grand succès. D'autre ont perdu une grande partie de leur auditoire en voulant s'orienter dans de nouvelles voies. Parfois c'est contre la nature du produit fini, je pense à Alizée, passant d'une Pop sans intérêt à un album Electro-Pop plutôt réussi mais totalement à coté de ce que ses « fans » attendaient ; d'autres fois le produit fini est loupé et à trop vouloir se renouveler on se perd et on perd son auditoire, Coldplay en a fait les frais avec Mylo Xyloto.
Puis il y a le cas de ceux qui réussissent avec brio ce virage, Norah Jones en est. Elle a fait appel à Danger Mouse pour produire Little Broken Hearts, album sorti le 1er Mai dernier. C'est lui qui va lui arranger ce virage si difficile à réussir et va le transformer en voie royale à la création de l'un des meilleurs albums Pop du début 2012.

Avant de commencer d'écouter cet opus, j'avais l'image d'une Norah Jones très Jazz, assez fleur bleue ( sans doute à cause de son rôle dans My Blueberry Night ) et ayant une voix sublime. Je ne connaissais de Danger Mouse que son superbe travail pour The Black Keys ( Brothers ) et Gorillaz ( Demon Days ). Les voir travailler ensemble paraissait assez incongru et pourtant l'ensemble est bluffant. Norah Jones laisse D.Mouse remplacer la contrebasse par une basse et une guitare électrique, son piano à queue par un synthétiseur des années soixante et les balais à caisse claire par de vrais baguettes voir même des boîtes à rythmes. Pour sa part N.Jones sortira des textes bien plus acides et fera oublier à D.Mouse de modifier sa voix, c'est bien mieux ainsi.


C'est musicalement que le changement est radical. Il n'y a rien de commun entre « Don't Know Why » et « Little Broken Hearts ». Il n'y a plus rien de Jazz dans cet album. Les percussions très marquées de Danger Mouse sont présentes, il suffit d'écouter « Happy Pills » ou « 4 Broken Hearts » pour s'en rendre compte. Les passages où l'atmosphère devient pesante sont subliment réalisé par la puissance des arrangements, la fin de « Take It Back » est un modèle du genre : le chœur lancinant et ce fond électrique viennent sublimer le thème du piano qui prend un tout autre sens. C'est souvent par ce procéder que D.M insufflera ses textures musicales. Il ne se prive pas d'ajouter en plus du piano de Norah Jones des effets sonores difficilement identifiables en arrière du thème. Parfois déroutant, le procédé est payant ; dans « After The Fall » c'est cette touche d'inconnu qui enfonce nos oreilles dans cette ambiance de fin de couple.
Cependant il n'y a pas que des chansons asphyxiées et tendues, « She's 22 » et « Travelin'On » nous font découvrir des passages plus doux en apparence et dont la structure fait penser à la ballade pop que l'on aime tant. Si je dis « en apparence » c'est qu'aucune chanson de l'album est à proprement parlé douce. Toutes recèlent d'émotions sombres. La voix cristalline de Norah Jones rend des plus agréable l'écoute, et c'est le contraste voix/paroles qui finit de me faire aimer cet album. « Miriam » traite directement de la trahison au sein du couple ainsi que de la place de l'amant. Et dans une ambiance surréaliste par rapport au propos, N.J annonce la mort de l'amante en question. Il en va de même pour « Little Broken Heart » qui se veut être la guerre de deux cœurs qui ne s'aiment plus se demandant s'il pourront encore dormir ensemble sans s'entre-tuer. Ce grain d'acidité des textes est tout bonnement un délice à découvrir soit à l'écoute soit à la lecture du livret. Il ne faut pas passer à coté de ce changement là. Car, sans vouloir vouloir tomber dans le voyeurisme de la presse people, il est facile de ressentir la douleur de sa dernière rupture il y a cinq ans de cela. Chaque chanson est une banderille envoyée à l’infidélité du conjoint. Le plus impressionnant est qu'au lieu de composer des chansons larmoyantes sur ce sujet déjà des plus utilisés. Norah Jones créer des mélodies qui pourraient être joyeuses si l'on ne comprend pas les paroles, le meilleur exemples à ceci reste « Say Goodbye » : le thème du piano est entraînant et l'on siffloterait presque le désespoir de l'abandon de sa vie de couple.


La rupture est le point culminant de l'horreur dans une relation, réussir à l'introduire dans une chanson n'est pas chose facile si l'on ne veux pas rendre niais ses émotions : « All A Dream » est plutôt convaincant dans ce rôle-là et conclue l'album comme on se déchire lors d'une séparation. Le rythme est lent presque militaire, la voix posée et langoureuse ; rien ne présage la fin et pourtant ce n'est qu'un rêve que les cris réveillent en sursauts. Le solo de guitare, sans doute le seul de l'album, tout en finesse et longueur me fascine par sa capacité à faire ressentir les cris et les pleures qui suivent ce genre d’événement. Dans une dimension bien moins importante, il me fait penser à l'un des maître en matière de solo plein d'émotions : The Edge sur « Love Is Blindness », ou comment traduire une douleur en musique. Si la musique ne suffit pas les paroles se chargent de rappeler qu'elle ne fut pas épargnée : « Enemy know how to make me always pay, I always pay ».


Il est certain que tout l'album est construit sur les vestiges encore fumant de son précèdent amour. Mais finalement il en ressort un album superbe. Cette rupture lui aura apporté, outre une nouvelle coupe de cheveux, une collaboration avec le phénomène en devenir qu'est Danger Mouse, un nouveau public et surtout un petit grain de folie qui se sent au travers ce tournant dans sa carrière. La sage Norah Jones habituée au Jazz sans vague a fait place à une Norah Jones Pop/Jazz bien plus affirmée et décomplexée pour le plus grand plaisir de nos oreilles.